autres soliloques
poétiques




Dans la série soliloques, XVIII petites mémoires d'un homme de maux.



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I
La rue se taira bien.

Nous la verrons bandée élastiquement, entre les parallèles mortes
des alignements de blocs appartements.
Plus un chat, plus un craquement d'hommes sur le ciment martelé
des voies horizontales, plus une mécanique de macadams.

Des arbres aux feuilles maintenant clouées sur le paysage!

Au loin dans l'ombre, le Mont Royal, témoin aveugle de ce calme.

Les fenêtres closes, derrière leur œil de vitre, ne rencontreront plus
le vent et la poussière, plus de senteur ni de froissements d'ailes, rien qu'une peinture subitement inanimée et irrationnelle.

Plus un sentiment qui puisse troubler et gâcher le mirage
que je me fais pour demain!


II

Il sort d'une boite à nuit, une boite à passer la nuit tout seul,
comme toujours et décide qu'il en a assez.

Il est jeune, il est seul, il en a assez, et il décide de se balader
entre l'atmosphère qui relie les deux rives de l'irréalité...

Il attache un cou de 21 ans au bout d'une corde et d'une pierre,
bonnes à pendre ceux qui n'ont rien fait, et qui meurent au moment de faire quelque chose.

Une corde qui le transportera, entre l'acier du pont Jacques-Cartier,
et la surface inconsciente du fleuve, comme les bretelles qui suspendent les seins des beautés, dans vos lits inconscients d'alcools, et qui s'en vont désaxées de vous avoir ennuyé.

Entre le Nylon de la corde, l'acier du pont et le miroir
du Saint-Laurent, il y a beaucoup de dentelles, de soutiens-gorge, de seins formés de chandails cramoisis, de bas de nylons aux formes bien moulées, et des draps de lits.
Mais il y a les fausses-couches, les jarretières brisées, les seins taris
et les baisers de rouge à lèvres, qui se terminent sous l'est.

La dernière bulle du fleuve endort la corde, la roche, et lui aussi.


III

Elle, c'est le seul mot pour la définir, et, il contient toutes
ses différences, ses perfections, ses négations et relations rationnelles.

Elle, la femme qui se réfléchit sur la même glace que contient
mon ennui de l'immobilisme qui la peint.

Mais comme on se lasse! Et il nous faut rester dans son choix,
c'est le seul possible.
C'est de ne pas l'avoir qui nous la fait désirer, mais c'est aussi
de l'avoir qui nous en fait fatiguer.

Elle, ce féminin dont on est la proie mais qui n'a rien de raison,
qui dit tout sur un visage, sur une peinture de visage ou dans un lit de coucher, sous un sein de soutien-gorge et dans un flair d'entre-deux-jambes, à travers un baiser salissant ou la recherche d'un marivaudage, un peu partout mais nulle part.

Après des nuits de satin, on retrouve la vie entre les jambes de soleil,
la fille qui couchait avec vous au soleil des autres, et le soleil d'autres filles qui racole vos couchers de satin pour les soirs à venir.


IV

Une nuit d'alcool, je chercherai à briser les amis que j'avais.

Ma solitude brisera les amis que j'avais; une cigarette nerveuse
brûlera mes songes de filles, et l'obscurantisme des boissons, noieront l'agréable que j'avais d'être.

Je bémoliserai vos sonates, violons, à l'accord des grands maîtres
désaxés de l'idée de terre.

Sur les pianos d'engouement, je fataliserai l'idée de ne plus être.

Où vous serez, musiques, je saurai pécher endormi dans le sexe
du rêve, mais je ne réveillerai pas mes rêves de goûter les féminités terrestres, parce que je goûte musique plus qu'amour et je couche avec les bémols avant d'entrer dans le lit des vierges.

Ce soir, plein des fumées de cigarettes, en sonates d'engouements,
à la musique de Bach, celui des églises, quand on est loin des églises, dans l'étourdissement des vins de solitudes, égarés dans le néant de l'inexistence terrestre...!


V

Ce matin, des levers de misère jetaient des yeux dans la tristesse
des promenades d'ouvriers.

Toute une nuit du bon Dieu, avait suffi à prolonger
l'insomnie cardiaque des sentiments.
Des habits de gala avaient dansé toute une nuit, dans la nuit
du bon Dieu, et le matin du pauvre s'était prolongé jusqu'au coucher du riche, les lunes brillaient de différentes couleurs.

Puis dans les couleurs de soleils estropiés, des animaux d'hommes
boitaient la sueur du travail, contre le lit pestiféré des bourgeois endormis.

On jouait à la guerre des fétus d'homme, sur l'échiquier
de la domination, dans les usines de crucifixions crâniennes, sur les routes couleuvres d'émigration, partout dans le cœur à l'enchère du citoyen d'un pays quelconque, il y avait l'indifférence envers ce mobile servile qu'est l'homme indifférent.

Les ministres jouaient des têtes d'hommes, aux républiques
des grandes assemblées.

Radioactivité, radio...................activité,

Radio
Activité.


VI

Ce que je suis venu faire ici ne regarde pas beaucoup les hommes.

C'est d'ailleurs à cause d'eux, que je me suis lancé dans la gueule
du désespoir, et que j'attends en séchant mes veines de sang, contre l'absurdité d'être ici.

Quand je passais la porte, je fermais comme un tiroir,
qui ne faisait pas partie de l'histoire du monde mais qui était, toutefois, ma propre histoire.

Un simple individu de tiroir qu'on peut manier facilement,
et qui se supprime sans atténuer la marche d'un monde aux yeux clos.


VII

Je sais que les hommes sentent la haine à travers la muraille
de leurs cœurs; je sais qu'ils ont des plombs prêts, dans leurs yeux, d'éliminer la force de quelqu'un.

Où ils vont, ils ne le savent pas, mais j'ai le mal de les voir
se diriger aussi sur moi, sur moi, qui n'ai d'yeux qu'un peu d'espoir.

La bataille a tué les amis que j'avais.

Les amis que j'avais ont tué les amis que j'aurais pu avoir;
ils ont tué l'amitié que le monde d'imagination couvait dans ses veines de lendemain.

Puis la bataille s'est terminée dans le sang des réconciliations,
ils ont serré dans leurs mains, des mains, ils ont gardé dans leurs cœurs, des cœurs, des haines et des fusils, pour demain.


VIII

Aux doigts des villes, brillent des bracelets d'autos.

Des fusillades de promenades brisent la monotonie des vitrines
aux idées de plâtres.

Puis des portes fatiguées bâillent la monotonie des allers et venir,
et le choc de la vie fait un peu de détresse au tournant des entre-deux âges.

On n'ira plus dans ces villes qui vomissent leurs dîners du midi,
au sortir des masses ouvrières, les poussières dans les crânes d'ouvriers, et la lourdeur d'un ciel sans Dieu, qui vomit ses prières à la dernière cloche d'angélus.

On n'ira plus dans la salle encombrée de cette ville,
où les chiens font l'enchère de nos os avec des grognements qui pourraient apeurer la tranquillité des hors-villes.


IX

Celui qui rêvait ainsi à ce grand voyage, pour traverser l'autre rive,
n'imaginait pas que les néons étaient les mêmes en ce Nouveau-monde, et qu'ils n'avaient que changé de couleur, la pluie était peut-être plus fine et les cheveux des fillettes plus pâles.

Mais tout était là, transplanté, et qui martelait les cerveaux
comme des boulons dans les crânes d'ouvriers.

Une monotone succession d'images, comme si ce cerveau
si complexe n'avait pas plus de pouvoir, qu'un simple appareil photographique.


X

Il faut se comprendre énormément pour avoir forgé toute une vie
cet ennui, cette lassitude, comme l'arbre prend si longtemps à se faire grand puis mourir dans la poussière, dans la lèpre des villes.

Pour se jeter à plein enthousiasme dans les dents hideuses
des journées nouvelles, petit à petit, par le soleil et la nuit, assécher ses veines de sang et raccourcir un souffle.

Il faut être un accident, une tache d'encre insolite
sur un devoir bien fait.


XI

Un baiser à l'amour, comme un coït avec la lèpre.

Tout un plaisir qui dure, qui dure et qui passionne,
mais qui est si brusquement transplanté dans l'absurde des lendemains.

Un coït avec la lèpre, et la lèvre qui est un peu de souvenirs,
de mémoire!

C'est ce lendemain plein des bouches d'habitudes,
en rêves mécaniques, et en sourires calculés, toute une lèpre, la lèvre du déjà vu, du déjà entendu, du déjà connu.

Il sert à rien de chercher, de courir après des choses,
nos propres choses!

Voler aux autres ses propres choses...!

Et nous sommes, humains, l'éternel merry-go-round,
de journées à paysages et catastrophes cédulées.


XII

Comment voir à travers ce peuple calciné, vos yeux éteints,
derrière la nuit d'ennui, les épaules d'autres qui fauchent vos nuits réjouies.

Nous marchons côte à côte dans cette nuit d'ennui,
ravie à la nuit réjouie par les épaules d'autres aux envies de meilleurs couchers, nous marchons côte à côte, les doigts mordant nos bouchées de haine à l'enfer d'être ensemble.

Puis nous couchons ensembles, ne sachant où déposer le sexe
qui nous rassemble, et que nous voudrions supprimer sous nos dents, si encore nous avions nos dents.

Mais le silence et ombres, ombres projetées des songes,
iront fondre dans l'enfer des matins, contre le soleil des répétitions de journées, à la fatigue des mortelles ecchymoses de bras ouvrants.


XIII

Je m'étouffe à la misérable pâtée des prières d'un Dieu d'église,
et je rêve qu'on me pisse les bénitiers que j'aurai quêtés, dans ma misère terrestre, à la queue idiote des confessionnaux.

Je me réjoui de la faible douceur des gens, parce qu'ils n'auront pas
la chance que j'entre dans leurs bénéfices.

Je suis sans pitié pour la portée des charités, qui vous ont d'abord
guillotiné avant qu'elles se soient vécues.

Je me lamente aux doigts des plaisirs, afin qu'ils n'aient pas
à me reprocher, l'austérité des fillettes enfants-de-Marie.

Je me pleut des foulées d'alcool, entre les prières de ma jeunesse,
pour noyer la naïveté des idées de mères, accrochées aux dentelles rouges des curés.


XIV

Des hommes se taisent.

Ici dans l'épaississement des diurnes fatalités, la cloison de peur
à joué dans l'hérésie bourgeoise; les hommes ne pouvaient plus parler.

Les crânes bolcheviques dans les cosaques des moines,
fermaient l'oisif des plumes de gémissements démocratiques.

Puis l'élection a joué dans les scrutins, l'irresponsabilité existentielle
de ceux qui se pâmaient, sans savoir ce qu'on fait contre un jour sans soleil.

Sans soleil, contre un jour, dans la perspicacité de rencontres
des nuits solaires, à la route des baragouins froussards.

Frustrés de la parole des bouches de vérité, ils verront l'acuité
du misérable potentiel des infériorités.

Ils se seront tus contre l'oppression.


XV

À chaque soir elles viennent me voir, avec un point d'angoisse
sur les seins, mes solitudes, au coin des rues dès qu'on les approche, elles appellent leur mère.
À chaque soir, les poches dans leur main couverte d'une caresse,
au creux de vos poches, qu'on ne sensibilise pas, derrière le mur épais de l'ennui.
À chaque soir, outre la paix, le désir de tout faire,
et qui s'éternise dans le destin de ne rien faire.

Clouer cette solitude sur un peu de sang et me voilà parti...!

À chaque soir, parti...!

À chaque soir, au bout des rues d'électricité dans l'absurde tristesse
des déambulations d'envie!

A chaque soir, dans vos mitoses de pécher, de lécher
le ventre d'interdiction, contre la réglementation monarchique.

À chaque soir, vous ne pourrez jamais rien changer de vous-mêmes.


XVI

Qu'elle est large la misère qu'on a derrière nos paupières
et qui marche dans la nuit du cœur!

C'est la misère qu'on laisse sur les chemins de poussière,
par le trou ancien de nos chaussures.

La misère que chante l'orgue de barbarie, au timbre
des klaxons embourgeoisés.

Celle que tu cries dans des rêves d'insomnie, et qui se décalque
en crânes moites, contre les murs blancs d'un matin.

La misère que tu achètes aux magasins des églises.

Celle que tu craches à Dieu, au jour du vendredi Saint.


XVII

Des têtes qui ne parlent pas.

J'ai fait taire le son que rendait le téléviseur, des bouches
et des têtes, des têtes dans des bouches se mettaient à marionnetter, hilarantes, avec des costumes d'anciennes Europes, et des profils Raciniens.
Elles disaient des choses, des prêches de curés sous terre,
ou des discours de politiciens muets, des gymnastiques de mâchoires incompatibles à toute littérature.

Des têtes qui n'ont pas de sons...!

Des visages d'yeux, des visages de mouvements, et des rires
ou des pleurs, tout ça avec tous les romans du monde, toute l'imagination des romanciers de toutes les époques, mais muets, des statues de temples catholiques, colorées et clownesques.

Visages au creux d'âmes virtuelles et défectuelles!

Des amours de pages photogéniques, des amours de papier
qui viennent frapper l'écran en électrons d'ondes réfléchissantes!

Un miroir vivant de somnambules muets!


XVIII

Des rivières d'hommes dans tes yeux...ces distances!...
J'ai tué l'idée de luire en tes yeux.

Tu approches tes doigts, pourquoi?

Je suis distant, je suis loin, j'ai perdu la vie des yeux...
Je suis écrasé par le néant, et fuis cette sensible réalité...
Je ne vois plus d'yeux, brume... cela servirait?...à rien.
Des yeux....des yeux...pour voir?...pour pleurer?...
pour rien, pour rien, pour rien.

Pourquoi te dit-on jolie?...je ne sais pas.
Comment?...et avec quoi?...et pourquoi être jolie?...c'est inutile....
et cela ne sert à rien.

Il n'y a plus de rivière d'hommes dans tes yeux, des distances....
Il n'y a jamais eu d'imaginations dans tes yeux, rien qu'un mur...
un mur.. infranchissable et sombre.
Une idée d'apercevoir...un rêve d'yeux....un désir d'yeux.


IXX

Jouer avec les mots, dans l'écriture, c'est pouvoir jouer avec
les phrases sans avoir pour but de rendre une idée phraséologique.
Jouer avec les mots comme jouer avec les dés et d'avoir sa chance.
Une succession de mots non préalablement pensés et classifiés,
jetés pêle-mêle sur la papier, peut composer un ensemble d'idées malléables et adaptables à l'imagination.
C'est un mode d'écriture qui n'est pas nécessairement dirigé
vers l'expression mais qui peut l'atteindre vraisemblablement.
On s'est plu jusqu'à aujourd'hui, dans la poésie, à rendre l'idée
dans une phrase; ne serait-il pas aussi expressif de rendre l'idée par les mots, par les successions de mots, même sans cohérence ni mariabilité.
Le poète pourrait devenir comme ce tout jeune enfant qui se fait
compréhensible envers sa mère, avec des cris qui ne sont pas, bien souvent des phrases.
Des mots, l'expression nouvelle du poète nouveau?



Marco Polo ou le voyage imaginaire (Mémoires d'un homme de maux, 1960) © 1996 Jean-Pierre Lapointe

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