soliloques
mémoires




Dans la série soliloques mémoires d'un homme de maux.

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I
Des fillettes recherchent leur coucher de satin.
Les néons luisent sous le nez retroussé des ombres.
La ruelle jette ses gamelles d'encens.
Dans les yeux les rouges sont fardés, et un pied sur la lune,
je cherche le bout du monde, le bout du doigt dans mon réveil de cauchemars.
Je songe aux tristesses superposées, et les cathédrales
enfouies dans mes plaies, prient le départ des jours d'incandescence.
Les putains s'abandonnent à mes doigts, mais je préfère
la prostitution des yeux de tambours, dans mes veines de pécher.
Visages sans front.
Des voluptés de reins, et mes doigts au diapason des seins.
Des fesses rougies parce qu'on s'assied dessus.
Horreur, mes pieds plats dans la marche longue du départ
sans revenir.

Les genoux des fées sanguines, s'alignent par la vitrine
des condamnés au vice; mes bouquins achètent le coin de mon cerveau où somnole le froid sommeil de ma paresse; des images de nues s'entassent dans la bouteille alcoolisée de mon cerveau; des études de chiffres étudiés et des lettres, des versifications, viennent parfois, comme des boulons dans les fronts d'ouvriers, percer l'image mondaine des couleurs de fumées de cigares ennuagées d'opium refroidi, des journées de morts et de suicidés idéalisés;
Des fifis sont collés aux doigts des arbres, et rêvent d'être
des doigts d'arbres.
Je scie la monotonie des rivages de trottoirs, en coupant
les rues pleines d'yeux d'automobiles.
J'abandonne la cadence des néons, en entrant dedans,
et boire un brin à la santé des grappes de raisin.

La fille passe dans un coin d'obscurité et emporte,
une grosse poignée de monnaie, un homme semi ivre et laid, contre une petite poignée de plaisir.
J'envie d'en faire autant, j'en fais autant, et j'enfouis mes sensations
dans la saloperie de tantôt.
Gigolos, ils effleurent des fesses d'aluminium
et menstruent du Coca-cola.
Une nuit de pisse pleut les océans de demain dans le déluge d'hier.
Un homme pisse le déluge qu'il a bu, dans l'océan
qu'un autre a pissé.
C'est la fin d'hier.



II
À l'aventure horizontale des macadams, les poutrelles d'ombre,
entre vos soleils de maux de têtes, des crachats de sueur.
À l'aventure fatiguée dans la rue Craig, entre les baraques israélites,
des diminutifs d'homme qui vous racolent au passage, sur la bouche ouverte de leurs vétusteries de garnitures.
Plus loin, l'absurdité qui se camoufle derrière l'hôtel de ville,
les Messieurs en gris qui sortent, indifférents et rapides, au nez des clochards, ils poussent des Cadillacs blindées, et leur serviette ne contient même pas une réussite sociale.
Passons près cette lanterne d'un jaune discret,
vers la lourdeur nocturne des faubourgs dégueulasses, les idiotes maisons en rabat-joie sont jetées en branles, par les rues qui se soutiennent aux cordes à linge; il faut bien se jeter par là pour éviter les lunes trop nobles, et goûter la senteur humide des vins et rires à l'index.
Tournez le coin, attendez qu'il fasse nuit
sur le boulevard Saint-Laurent; c'est les luminaires déformés des portes ouvertes de plaisirs, les néons affolés comme les humains, au bas, très fantoches, poussent leurs suggestions aux crânes désaxés facilement conscrits.

Dans la bière, il y a tout à noyer, mais elle ne sait pas tout noyer;
il vaut d'essayer, et de peut-être finir une nuit de satin sur une couche prostituée, sans emplir ses poches de solitudes.
Derrière ce "grill" qui s'ouvre comme une plaie incendiée,
la fumée fait assassin sous vos yeux de sommeil forcé, et les liqueurs coulent entre les seins chauds des putains; puisqu'il vous faut goûter à pleine gueule la sueur des autres, entrer dans le ventre sale de filles commercialisées, en profitez jusqu'à la fin, l'écuelle de votre désir.
Dans un coin de tambour défoncé par les rigolades,
un piano discordant joue des airs sentencieusement immoraux, et les pieds de mains battent en cadence sous la jupe des filles, les maxillaires d'elles, mâchant la bave de marins déséquilibrés, qui pissent leurs chansons américaines au fur à mesure.
Sur un stage minuscule une vénus gauchement nue,
présente ses grâces taponnées à travers le son médiocre d'un Saint-Louis Blues désaccordé.
Elle rit et crie les bras levés en grande imbécile;
une fleur de couchage qui fait pâmer de rire.

La bedaine de Georges, dans un coin, surveille son "business",
et rêve de le faire aussi luxueux que ceux de la Catherine, pendant que des jeunesses socialisées, dévêtent leurs révolutions de demain hors leurs gueules parfumées par le cognac.
Près de la sortie, de jeunes "dandys" d'Outremont
le cœur sautant dans le "trill" d'une première tournée des bars, regardent anxieusement les jambes nues des filles âgées, qui pendent leur chemise ouverte sur une médaille ancienne, et rêvent de recoucher leur nuit d'antan avec un jeune homme mineur blond du quartier snob d'Outremont.
Il me semble l'avoir vu ce trou infect, derrière sa nuit pâle,
à toutes les portes lumineuses de la "Main", ces petits bistrots de poche qui s'échangent leurs filles et se passent les ivrognes à coup de pied dans le cul.
Sur le front de cette dame laide qui encense une "Molson"
sous son nez, on sent qu'il y a eu de la casse avec le mari, de la casse avec les maris, il y en a toujours eu, et il y en aura toujours derrière l'accrochage de deux sexes...

Il y a des numéros de portes clandestins, vous le savez,
un trois étages qu'il faut monter dans l'anxiété des coins sombres, la fille vous suit et se dégrafe déjà, le doigt habitué, elle vous montre la caverne noire qui sépare ses deux seins; vous repasseriez bien dans votre crâne les caresses maternelles, et les sourires pudiques des petites sœur en blanc, que vous chassez tous comme des mauvaises pensées; votre paisible maison de campagne, avec la famille toute perdue, n'est plus au haut de cet escalier, sur un lit de draps sales, au côté d'une peau de duchesse entremetteuse "en-affaires-louches".
Il y a le matin tardif qui se réveillera sur un même boulot,
boulevard Saint-Laurent.
Il est loin dans un autre pays, entre les faces de toutes
les Europes clandestines, aux langues foutues, sur les jambes femelles de toutes les grosseurs et couleurs, dans les cris et le rire et les pleurs et la bave, et dans tout, tout ce qui sort d'une bouche d'homme, de sale et de sadique.



III
L'homme.
Le regard posé entre deux perspectives, toujours. L'une bonne
l'autre mauvaise.
Cette destinée bilatérale entre les équations esclaves du toucher,
du goût, de l'odorat, de l'ouïe, de la vue et de cet autre sens indéfini qui est dans le rêve ou dans le cauchemar.
L'homme soumis à ses deux définitions, l'une intérieure
et métaphysique qu'il faut saisir derrière son cerveau à combinaisons essentielles.
L'autre sous le mobile tangible et physique de l'univers divisible
et divisé, illimité et limitable.
L'homme entretenu par le monde, dans un monde supérieur qui vient
le blesser, le meurtrir, et contre lequel, il faut s'arracher des pleurs, par le travail de vouloir subsister.
Ce monde supérieur entretenu de joies et de malheurs qu'il faut
accueillir selon la flemme du jeu. Un monde qui se présente sous la réalité mais qui pourrait bien être l'inconnu tout à fait, de découvertes successives qu'on le fait.
L'homme qui se demande ou s'il est ici pour rester ou s'il n'est pas.
L'homme qui découvre l'incompatibilité d'être ici dans l'absurdité
des répétitions de déplaisirs et de plaisirs et qui n'a, pour motif de révolte, que celui de n'avoir pas voulu être.
Car l'homme n'est qu'un instant dans le temps, la mort vient couper
l'ennui comme le matin le cauchemar ou le rêve. Mais les autres seuls meurent, nous ne mourrons pas, seulement quand nous sommes morts.
Et c'est pourquoi futile il est d'être ici pour ne se plus trouver ici
par la mort qui se charge des fins.
L'homme, aujourd'hui, d'une société mécanique, en enfer de races
superposées, devenu l'esclave d'un autre, par la guerre des balles, devenu le sang des autres.
Qui se bat pour l'extinction de la misère humaine, quand c'est
en réalité pour l'embourgeoisement de têtes plus élevées que d'autres.
L'homme fragile dans la radioactivité de la bêtise humaine,
qui se détruit lui-même, quand Dieu a tellement de fusils pour abattre lui-même ses victimes.
L'homme qui choisit purement le néant, n'a dans son choix,
qu'un peu d'orgueil, qui le conduit vers l'enfer des réalités d'existences.
L'homme se demande comment avons pu inventer sa machine
pour la laisser se détruire d'elle-même, si c'était une machine à penser, elle ne pense qu'à rapprocher sa fin, et que si ce n'est pas une machine à penser, elle ne pense qu'à vouloir penser approcher sa fin. Dieu dans tout ça est l'auteur de cet accident tragique qu'est l'homme.


Marco Polo ou le voyage imaginaire (Mémoires d'un homme de maux, 1956) © 1996 Jean-Pierre Lapointe

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