6h- Confessions d'un homme de maux. Littérature différente, histoires ésotériques, chroniques libertines.

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Dans la série soliloques confessions d'un homme de maux.

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I
Je ne sais plus à qui parler.
À moi-même? Comme c'est fou! Je me perds, je ne me comprends
pas. Il me faudrait un interlocuteur, un naïf pour me croire.
j'ai du descendre l'escalier et me réfugier au "Mess des officiers".
Je ne comprends pas si je l'ai réellement voulu.
Sans doute, j'ai instinctivement voulu déplacer ma solitude.
Il y a un verre de bière devant moi, le "barman" endormi qui décore un coin du miroir, et seulement des bruits discrets, un peu partout, sur les murs et dans l'air. Suis-je malheureux? Cela n'est plus sur.
J'ai définitivement perdu cette habitude qu'ont les "existants",
de différencier l'endroit où être heureux de celui où ne pas l'être.
Mon sourire, sur les lèvres, n'indique-t-il rien alors? Je suis ici
en permanence, j'attends, quelque chose doit se produire, et alors, nous verrons.
Je me fais croire que j'existe, en attendant.
Vous allez vous piquer, vous couper le doigt, et le sang rouge
va gicler, et peut-être aurez-vous découvert que vous existez?
Comment donc, je n'y avais pas pensé?
Voilà, c'est fait.
Mais rien n'a changé.
Je suis encore moins avancé.
J'ai abîmé mon mouchoir.
C'est tout.
Se laisser traîner, se laisser exister...

Ce matin, je me suis réveillé, comme d'habitude, je ne sais pas
pourquoi, mais mon cadran n'a pas sonné, il s'est cogné la tête durant mon sommeil, et il s'est tu.
Le chanceux...
Mais il n'a pas dérangé mes habitudes.
Lui, il a eu un accident, mais j'ai continué à remuer, à remuer
d'abord les yeux, toujours à la même heure.
Le soleil est venu dans ma chambre, chatouiller le coin de ma
chambre, comme il le fait toujours, à la même heure, tous les matins.
Pourquoi? Je ne sais pas, je ne sais pas... mais je dois réellement
exister?



II
Je suis encore venu à ce bar.
C'était pour boire.
Le Padre est assis dans ce coin.
Le Padre, c'est le représentant de l'église protestante dans le camp.
Il est assis à ce bar, aussi, et c'est pour boire.
Lui aussi, pour s'arrêter de penser, sans doute,
et je n'ai pu m'empêcher de lui poser la question.
- Et pourquoi s'arrêter de penser? m'a-t-il répondu.
- C'est inutile dis-je.
- Rien n'est inutile, nous avons tous un but, n'est-ce- pas,
et la vie n'est pas si mauvaise!
L'imbécile, il est heureux.
Mais il est heureux!
Je l'ai regardé, longtemps, je l'ai scruté, je cherchais à découvrir
quelque chose, quelque chose que je n'ai pas. il a dû s'apercevoir que je n'allais pas bien.
Il s'est approché.
- Vous croyez en Dieu?
Croire en Dieu, quelle question.
On ne crois pas en Dieu, on le sent.
C'est bien là la façon qu'ont toutes ces religions, d'interpréter la sensation de Dieu.
- J'ai la sensation de Dieu, lui dis-je.
- C'est une façon bien dangereuse d'interpréter l'existence
de Dieu, dit-il.
- Tout le monde, dis-je, sensibilise Dieu, et toutes vos religions
pervertissent les gens, en leur imposant la croyance en Dieu. Ils n'ont pas besoin de croire en Dieu.
Ils sentent Dieu, c'est tout.
Je crois qu'il a été un peu vexé et scandalisé.
Il m'a demandé si j'appartenais à une religion.
Je lui ai répondu que la religion était inutile.
- C'est une erreur d'enseigner Dieu aux gens, c'est de la
politique. Les gens sont naïfs, et vous le savez. Pourquoi ajouter
des problèmes à ces cerveaux déjà si empêtrés?.



III
Je dois entrer dans mon histoire.
Ce n'est pas sérieux.
Je dois me définir...ou suis-je idiot?...idiot!...
Quel univers ce mot!
Il doit courir bien des fois derrière mon crâne, derrière mes yeux.
Je l'ai découvert dans mon lit...au creux d'un rêve.
Il faisait noir dans mon rêve, et il y avait du sang, des cafards
et des chiens morts...et il y avait un sourire qui gisait là, un sourire heureux, le mien.
Quelque chose m'a réveillé...un fluide...une mare humide gisait
à la hauteur de ma cuisse!...une mare humide à la place d'un sourire.
La réalité m'avait par la gorge...j'étais là...j'étais idiot.
Je me suis déplacé un peu.
C'est tout.
Il y a cette chose que j'ai découverte dans mes draps...
dans mes rêves.
Cette définition, je la tiens par la main et je la vis.
Je suis idiot...
Je suis idiot...nous sommes idiots.
Je me lève le matin, c'est être idiot.
Je suis mécanique, je suis un robot, je mange du boeuf tous les jours
et un oeuf tous les matins.
Le facteur traîne ses pieds sur le porche, en bas, à sept heures
et trente.
Je suis idiot.
Je vis, nous vivons tous, nous sommes idiots...je suis idiot.
je suis numéroté.
J'ai mon soleil personnel, j'ai mes jours personnels,
mon jour personnel.
Je ne m'arrêterai pas...ils ont mon numéro, ils me tiennent
au bout du fil, ils me garrottent, les salauds, et ils me cachent la mort, je ne sais même plus s'il me faut y entrer, je la voie trop semblable, trop mécanique!... mes habitudes, elles me suivraient?
Ce sera pour demain.
J'ai sommeil encore.



IV
Je n'ai plus de pensées.
Plus rien.
J'ai des soupçons.
Je finirai bien par me laisser tomber.
Je ne crois pas, en rien, je ne crois en rien.
J'ai peur.
Si je réussis à fermer les yeux, je ne les rouvrirai plus. Plus jamais.
J'ai des soupçons.
Et j'ai peur des soupçons.
J'ai peur.
Rien me semble réel, tout est imaginaire.
Tout me passe par les yeux, par le blanc des yeux,
et se perd dans mon crâne.
Je ne sens rien.
Je suis perdu là-dedans.
Il y a des idées qui m'en veulent.
Qui me font la guerre.
Qui me contredisent.
J'ai des soupçons sur mes idées.
J'ai des soupçons sur mes actes et mes sens.
J'écris, et je me soupçonne que non.
Que je suis nulle part où, que je fais toute autre chose.
C'est pourquoi je voudrais aimer, et je suis aimé.
J'ai peur.
J'ai des soupçons sur mes sentiments, et je les trouve irréels,
ils sont le néant.
Dans mon crâne, ils se font la lutte.
Je me referme derrière moi-même.
J'essaie de ne plus penser, de ne pas aimer ou de ne pas être aimé.
Les idées, ou les soupçons ne me quittent pas.
Il me faudra ouvrir une autre porte, une gorge peut-être.
Un monde que je ne connais pas.
J'ai tellement peur des mondes.
Peur qu'ils soient mon monde à moi, le même.
Je n'ouvrirai pas de porte.
Je me laisserai porter, par mes soupçons, par mes idées, dans mon
crâne, irréversibles.
J'ai cette façon d'être amoureux.
Je suis insensé.



V
Comment pouvoir aimer cette inconnue?
Elle aurait découvert quelque chose en moi?
Pas moi.
Je suis inconnu à moi-même.
Je suis perdu.
Elle m'aura classifié? Elle m'aura trouvé un monde? Elle me le dira.
Elle m'aime?
Je suis amoureux... peut-être?



VI

Je l'ai regardée dans les yeux trop longtemps.
Je n'aurais pas dû.
- "It's too bad".
Je me sens, maintenant, un peu accroché à elle.
- "It's too bad".
Je suis sans doute le seul à connaître le fond de cette phrase.
Elle ne sait pas.
Elle me regarde.
- "What's too bad?".
Si elle savait.
Si elle savait que je l'aime, elle ne le saura sans doute jamais,
si ce n'est que je semble l'aimer quelque fois, et que je suis un parfait inconnu d'autres fois.
- "You are lovely".
Je n'ai pu trouver d'autres mots pour la définir.
Je ne puis traduire ce caractère, ce visage trop jeune pour appartenir,
déjà, à quelqu'un.
J'aime me sentir cruel.
Lorsque je sais être aimé, et je sens trop souvent que
je ne le suis pas, je préfère l'indifférence.
Je me dure plus longtemps dans la conquête de jolis visages.
Mais je les perds plus vite.



VII

J'ai la tête trop pleine d'idées.
C'est froid.
C'est réellement froid.
Et il fait froid.
J'ai une chanson dans la gorge, aussi.
Un "New-Orleans".
La même fillette d'images derrière mes yeux.
Et cette musique qui se joue sur mes lèvres.
J'ai des images partout, dans ma tête.
J'ai des songes d'idées, ici et là.
Mais je n'en puis sortir.
Je suis prisonnier aussi.
Prisonnier de ma façon d'exister.
Je vais me balancer!
Ma façon d'exister!
C'est bien la raison d'exister, avoir une façon d'exister. Idiot.
J'existe.
Derrière mes yeux, juste dans mon imagination.
Dans ce que je vois derrière mon crâne.
Je n'existe pas réellement dans cet univers de sensations.
Toutes mes sensations sont dans mon imagination.
J'existe en ce que j'imagine.
Je rêve.
Je suis...idiot peut-être?.
Mais je suis tout derrière mon crâne maudit.
Et dire qu'on peut mourir par le crâne...
Quel imbécile a pu forger cette machine!
Quel égoïste!
C'est encore froid.
Et ce le sera toujours.
Cet air de jazz ne me quittera jamais.
C'est ma façon d'exister.
J'aimerai toujours cette fillette, derrière mes yeux.
Je ne le lui dirai jamais.
Cela ne serait plus ma façon d'exister.
Je suis malheureux.
C'est ma seule façon d'exister.



VIII

Je me suis découvert que j'étais idiot, encore, idiot, idiot, idiot...
Je me suis composé un concerto sur le piano, concerto
dont je n'aurai plus mémoire, puisque je n'ai jamais su toucher du clavier.
Je suis seul, j'ai bu, et je pense à ce que je n'atteindrai jamais,
je pense à l'infini, je suis perdu.
J'ai bu, et je découvre que je suis un monstre, dans une nuit
presque noire, je m'acharne sur les notes noires et blanches.
Je couche mon front sur le clavier, pendant que mon poids tout entier
le martèle et que personne, nul que moi, n'entends le son de cette "musique" inconnue.
Je suis idiot.
Pour celui qui entendrait la musique sortie de cet instrument... oh,
solitude, oh tristesse ... tu as arraché ces sons barbares de mes doigts, tu m'as arraché ces sons, ces notes, cette musique inconnue.
Oh misère, oh tristesse, oh solitude... je suis perdu dans le son,
dans le bruit de mes doigts, je suis dans le bruit, je suis dans le son, je défonce mes veines, je veux briser ces notes, je veux détruire ce piano, ce son que je voudrais plus intense, je suis idiot, je suis idiot... du son!...du son! du bruit!... de la musique!... ou la mort... ou rien... ou la paix... ou l'amour... ou l'impossible... je suis idiot... voilà,
- "I'm crazy".



IX

Je sens que je regretterai ce pays-là, cette solitude de pays,
je sens que je regretterai cette solitude faite de peu de choses et d'amours au passage.
J'ai toujours découvert trop tard ce qui pouvait me retenir
dans un lieu.
Fillette ... je t'aimais bien, et tu ne le sauras jamais.
Tu étais trop jeune pour le savoir, et tu restes encore trop jeune
pour garder un souvenir de moi... nous irons chacun notre chemin.
Nous aurons perdu "l'occasion" de s'aimer bien.
Comme tout cela est impossible: l'amour, la beauté, la jeunesse,
et nous deux!
Est-ce bien une étape dans ma vie, ce bled, cette solitude
et ces quelques sourires?
Je ne crois plus réellement aux étapes.
Je crois plutôt qu'il n'y a qu'une seule étape.
Il y a bien des changements de lieux, mais ce ne sont pas
des changements de paysages.
Tout se ressemble.
Je serai là, demain; ce sera ailleurs... mais implacablement
dans la routine.
Je suis encastré dans la routine, je suis fondu dans ce bloc,
impossible d'en sortir.
Je crois réellement que j'existe, et c'est ce qui m'afflige,
cette façon d'exister.
Je sais plus réellement à qui poser la question.
La question. Les questions.
Des questions.
Je suis bourré de questions.
Je suis égaré.
Je suis essoufflé... de vivre. Mais qui donc me répondra?
Comme c'est idiot!.
Tant d'humanité autour de moi, tant d'esprits dans cet univers,
et personne à qui poser des questions.
Personne, rien que des objets, une pipe, un cadran, une montre,
tout ça, et rien que ça, ce sont mes amis, mes seuls amis,
mes amis très chers, qui m'obéissent, et qui se collent à moi.
Un crayon, du papier, des idées et des mots, mes très chers amis,
parlez, mais parlez...
Je m'en vais encore... absurdité.


X
Je suis ici... comme ailleurs..
On a retourné mon être...dans un ancien chapitre,
où il ne s'appartient pas plus qu'ailleurs
Là-bas.... ici.
Je suis arrivé au bout de mon trou.
Quelques jours sur un train qui se désole,
entre deux paysages identiques.
Des arbres... des villes... des animaux... puis des arbres encore...
deux paysages, d'un côté et de l'autre d'une rangée de fenêtres... sur un train, entre mes deux éternités de solitudes.
J'avais laissé là-bas... une fille, parmi tout ce qui me faisait souffrir,
une fille, que je commençais à aimer. Puis je voyais plus loin... une autre fille, parmi tous les plaisirs appréhendés, une fille, que je commençais à ne plus aimer.
Puis on m'a jeté comme une poche, sur le dur du pavé.
La fumée noire des usines, sans doute, bavait sur moi.
J'avais déjà ma chemise crottée.
Et j'avais honte de rencontrer les gens..
Des gens?... sur le débarcadère, qui ne me voyaient même pas.

Personne pour m'attendre!... j'ai bu un café noir.
J'ai revu les murs gris des édifices au bout de mon nez.
Je marchais dans la crotte des chevaux, sur le macadam;
j'avais déjà mal aux pieds.
La ville!...
J'avais la bouche ouverte, j'allais restituer tout mon corps,
cette merde, cette nausée et ces sandwichs d'hier!... j'ai tout reconnu.
La ville... les gens et leurs visages mécaniques...
les mêmes rues qui n'ont pas changé de trajet, où le hasard me porte jusqu'à mon "home".
Je n'ai même pas changé de ville.
Ai-je vraiment changé de ville?... de lieu?... je ne sais pas,
et puis je m'en fou.
C'est peut-être pourquoi je n'ai pas changé de lieu...
je m'en fou de changer de lieu.
Je suis simplement fatigué... d'avoir à me déranger
Je ferme mes yeux sur les changements d'images et
je fais mes voyages au bout de mon crâne... simplement



XI
J'ai dû recommencer à vivre, comme les autres.
Ou peut-être, n'ai-je jamais vécu?... enfin, je ne sais pas;
j'ai regardé mon cadran, pour la première fois depuis mon retour, il marquait l'endroit où je l'avais laissé il y a trois mois.
Il marquait sept heures (il était arrêté), ma montre aussi
marquait sept heures.
Comme c'est idiot!
Il faisait noir entre mes rideaux et sur le mur de la maison voisine,
mon horizon.
Il devait être tard et les roues des autos roulaient sur l'humidité
du matin, il avait plu sans doute, et je n'avais de pensées pour rien.
Je me suis étendu sur mon lit, dans mes draps, nu,
et j'ai fait semblant d'avoir des rêves, d'avoir de l'imagination.
Cela a réussi.
J'ai joui... une seconde, puis j'ai dormi.
Je recommençais à vivre.



XII
Derrière mon crâne on disait: vas-y, ne refuse pas...
tu n'as plus rien à faire ici... je n'ai rien fait, et je suis toujours ici.
Mon crâne dit encore les mêmes choses: vas-y ne refuse pas...
tu n'as plus rien à faire ici...
Je ne fais toujours rien; je longe les mêmes murs rigides
à perte de vue, je médite au-dessus des fleuves qui sereinent, j'évite la roue meurtrière des mécaniques et l'ascension périlleuse des gratte-ciel de marbre.
Le filet noir d'un trait d'encre sur un papier immaculé,
m'a fait rêver tout un temps.
J'ai consulté le filet d'encre noir, je lui ai parlé,
je l'ai regardé longtemps et j'ai trouvé ça idiot.
Hier c'était un interrupteur électrique qui m'avait fait froid aux doigts;
un verre de bière vide sur ma table de travail, un verre immobile, avec des courbes, immobile et luisant; comme c'est vide un verre!... comme c'est froid un interrupteur électrique!... et comment c'est idiot de regarder un filet d'encre noire sur un papier immaculé!...
J'avais vingt ans.


XIII
Il y avait des poussières d'hommes dans les rues.
Je me levais ce matin, derrière mon rideau fermé sur le soleil,
collé aux tempes du mur d'en face.
Mon rideau était fermé, le mur d'en face me cachait
les poussières d'hommes dans la rue, rien de nouveau, et pourtant il y avait des poussières d'hommes dans la rue du matin, je le savais.
Je n'avais pas cessé de vivre.
Je le savais aussi.
Cela me faisait souffrir.
j'ai du descendre un escalier.
Un escalier... c'est l'escalier que je descendais.
Le même, toujours le même.
Je ne lui connaissais pas le nombre de marches
et l'idée ne m'était jamais venue de les compter.
Cela était sans importance, comme tout.
Des jours, des années à descendre et remonter le même escalier,
et vous savez que le bois fatigué fait entendre le même craquement à l'endroit que vous savez, c'est une habitude.

Et un escalier... c'est un objet, un objet parmi les objets,
un objet parmi les êtres, les êtres parmi les objets, et vous êtes fixé.


Marco Polo ou le voyage imaginaire (Mémoires d'un homme de maux, 1956) © 1996 Jean-Pierre Lapointe

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